25.6.09

"En ce début d'automne..."



« En ce début d’automne, Tronck flânait comme tous les matins à travers les rues de la grande ville. C’était l’une de ces heures matinales, peu nombreuses dans une année, où une ombre de flétrissure nuance presque imperceptiblement la force glorieuse de l’été, un de ces matins où l’on décide que le soir même on troquera la gabardine de couleur unie contre les tons assourdis d’un manteau de demi-saison. Les arbres des allées et des pelouses se redressaient encore dans leur armure d’un vert métallique, c’était comme un dernier assaut de vert, auquel les averses de la veille avaient donné le poli et l’éclat de l’acier. Cependant dans la masse compacte des feuillages surgissaient déjà çà et là, une touche de jaune, un éclair de rouge, et parfois une feuille tachetée ou bordée de feu, lentement, se posait sur l’asphalte. Qu’elle ait été emportée par le souffle d’un tram, ou d’un coup d’aile par un oiseau, déjà l’on sentait la présence de la langueur qui en ces feuilles rêvait de la terre et s’y abîmait. La force qui avait élevé vers les cimes cette splendeur, fatiguée, se languissait d’achever son cycle. Les limites cloisonnant formes et couleurs tendaient à s’effacer. Une bruine légère troublait la pureté de l’air. Ce trouble n’était pas encore plus marqué qu’un nuage de lait dans un verre d’eau, et pourtant déjà dans son parfum nouveau s’annonçaient les brumes futures de l’automne. C’était l’un de ces tournants du temps, que les sens perçoivent à peine, mais qui libèrent dans les profondeurs de l’âme des sentiments mystérieux de joie ou de désolation.

Habitué à déceler toutes les subtilités d’une atmosphère, Tronck ressentait ces imperfections comme la première ride au coin de l’œil, ou le premier cheveu blanc d’une belle femme : il y voyait une invite à aimer encore, à embrasser encore, avant que le soir soit venu. Il était comme un soldat avant la bataille, lorsque les feux de camp crépitent dans le crépuscule, attaché à la vie, à la fois plein de force et de mélancolie.

De l’extérieur il paraissait tout indifférence et netteté, un homme d’une trentaine d’années, pour qui l’élégance était un devoir. Bien qu’il fût vêtu sans ostentation, il attirait les regards de la foule qui à cette époque donnait à la rue sa physionomie. Flâneurs, retraités et modestes rentiers passaient lentement, parfois aussi une bonne en blouse rayée de bleu ou de rose et répandant de loin une puissant odeur de savon. Des employés de banque, une serviette noire sous le bras, paraissaient avoir tout leur temps et élevaient leur course jusqu’à la poste à la dignité de promenade matinale. Les représentants des fortunes déjà bien établies se hâtaient, traquant les affaires de bureau en bureau, portant sur le visage l’empreinte trépidante du calcul. Plus loin des petites filles en tablier noir se tenaient devant les magasins et jugeaient du dehors l’effet décoratif des vitrines. Sans leur attitude inimitable – la main gauche sur la hanche, la droite passant dans leur chevelure – on aurait presque pu croire en leur sérieux.

Ces gens effleuraient Tronck, qui s’en apercevait à peine, de leur regard furtif. Tous en retiraient la même impression, qu’ils traduisaient chacun dans un sentiment différent. Les employés de banque se contentaient d’admirer, ramenaient leur impression à une question d’habillement, et poursuivant leur chemin se perdaient dans les rêveries dorées d’un avenir capitaliste. Les bourgeois éprouvaient manifestement un malaise, vérifiaient leur pli de pantalon et rétablissaient par l’évocation intérieure de comptes en banque ou de valeurs boursières dûment acquis l’équilibre de leur amour-propre.

Pour qui savait regarder, il était évident que Tronck s’habillait plus pour lui-même que pour les autres. Ses vêtements ne frappaient ni par la forme, ni par la couleur. Dans son costume jouaient deux nuances d’un brun foncé qui se détachait nettement au col et aux manches sur le blanc de la chemise. Toutes les couleurs étaient ainsi disposées selon les gradations délicates et de discrets contrastes. Seule se remarquait la cravate, dont le nœud se balançait comme un papillon étincelant au-dessus de la pierre taillée fermant le plastron. Quant à la forme, s’exprimant à travers la coupe, les plis et les drapés, il était clair pour un initié que l’influence attentive d’un artiste avait ici soumis à un sens supérieur le savoir-faire du tailleur. Le caractère d’un individu s’exprimait dans les conventions de la mode. Même les chaussures révélaient un travail dont on ne voit plus guère l’exemple, depuis que le titre de fournisseur de la cour a été effacé sous les moqueries d’une foule sans éducation.

Un homme habitué à estimer les conventions extérieures pour ce qu’elles sont, à savoir une révélation de l’intérieur, aurait aperçu dans l’apparence de Tronck un étrange composé de contrainte et de liberté. Il y avait en lui quelque chose du prêtre ou de l’officier, une rigueur d’uniforme, mais que venait rompre et adoucir une certaine légèreté artiste. C’était là l’habillement d’un homme qui par nostalgie de la forme se soumettait aux règles et aux lois d’un milieu social, bien qu’il lui fût intellectuellement supérieur.

Cette supériorité se lisait aussi sur son visage, tout énergie et intelligence. C’était un visage fin, pâle, où frémissait la vie de la pensée. Cependant son propriétaire fendait la foule avec l’assurance innée du citadin, qui comme un somnambule évite tous les obstacles alors que son esprit est engagé sur bien d’autres voies. »

Sturm interrompit sa lecture et nota en marge de la feuille quelques idées qui apparemment lui étaient venues en lisant. Puis il demanda, tout en bourrant une pipe : « Que pensez-vous de ce début ? »

- Ernst Jünger, Lieutenant Sturm -

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